Etre élevé dans une secte : impacts et conséquences

August 7, 2018

 

              Pour celles et ceux qui n’auraient pas encore visionné la vidéo de présentation du film, voici un petit rappel du pitch : Théobald vient d’avoir dix-huit ans et doit passer un rituel pour rentrer dans la secte dont son père est le gourou, et à laquelle toute sa famille appartient. Ce rituel est d’une extrême violence, d’autant plus qu’il implique sa sœur Eve. Pourtant, malgré ses doutes il se soumet à la pression familiale trop forte et l’envie de satisfaire son père. L’acte qu’il se voit obligé de commettre n’est autre que l’effet de l’héritage imposé à ces deux adolescents par leur famille en les contraignant à se construire au cœur de la secte. Mais alors, qu’implique pour un enfant de grandir dans une secte religieuse ? Comment l’endoctrinement peut-il le conduire aux pires violences ? Et quelle part de lui peut-il sacrifier pour faire partie intégrante de sa famille ?

 

 

Entre ignorance et naïveté enfantines : l’évidence de la secte

 

               Dans son livre Vivre son enfance au sein d’une secte religieuse, Lorraine Derocher explique comment l’enfant intègre des normes propres au phénomène social singulier qu’est la secte religieuse. Elle développe l’idée que le monde de la secte est le monde de l’enfant, il ne peut comparer à aucune autre forme de société ou d’éducation, puisqu’il n’a connu que celui-ci : « Ce monde forme plutôt pour lui sa terre natale, son lieu d’appartenance, sa famille, son cadre de référence initial. Pour l’enfant, la secte devient un monde « allant de soi » : le seul monde qui existe et qui a du sens. L’enfant n’est pas en mesure de faire la distinction entre un enseignement doctrinal et les éléments de son éducation auxquels il doit obéir ou se soumettre. Conséquemment, la construction sociale de sa réalité « religieuse » dans son cas, revêt un caractère d’évidence. ». C’est bien le cas dans Nuit Blanche : Théobald et Eve, comme tous les enfants de la secte, n’ont connu que cette dernière. Les enseignements qui leur ont été faits sont pour eux normaux et acquis, alors qu’à nos yeux de non-initiés ils paraissent extrêmes et absurdes. Leurs normes sont différentes de celles du monde extérieur mais ils n’en ont pas conscience. On pourrait faire une grossière comparaison avec Mowgli, ce petit homme du Livre de la jungle de Rudyard Kipling, élevé par les loups et qui n’a pas conscience d’être différent des animaux et au contraire, apprend leurs codes et normes vivre « normalement » avec eux.

Mais imaginez ensuite cette situation : l’enfant, adolescent, ou jeune adulte, qu’on a élevé dans ces coutumes et croyances absolues, se retrouve tout à coup confronté à des gens « normaux » ou du moins qui pensent et agissent autrement. Il découvrirait que ce qu’on lui a appris n’est pas universel, que d’autres pensent et font différemment, voire pire : que tout n’était que mensonge. Pas de transition en douceur possible, juste un choc brutal et une incapacité à adhérer aux normes normales. Selon la préfacière Micheline Milot, Lorraine Derocher « démontre l’incidence des attitudes normatives acquises dans l’enfance sur la socialisation ». La question qui est clairement posée, d’autant plus pour un enfant élevé au sein d’une secte que pour un adulte qui y a adhéré plus tard, c’est bien sûr celle de la réinsertion dans le monde extérieur, de sa capacité à se réadapter.

 

 

Les fondements de l’extrémisme religieux sectaire

 

               Cette réinsertion dans le monde extérieur s’imagine d’autant plus difficilement que le mode de vie et de pensée sectaire, comme l’épithète l’indique, se veut radical. Lorraine Derocher repère trois variables qui caractérisent la socialisation religieuse des enfants de secte :

  • La socialisation hyper religieuse, c'est-à-dire la forte intensité religieuse de l'univers social de l'enfant sectateur : les journées sont rythmées par les prières, les exercices spirituels sont appris très tôt et de multiples rites sont régulièrement effectués. Jeux, activités, apprentissages, vie de famille, et même anniversaires, qui font partie intégrante du développement de l’enfant, sont alors systématiquement marqués par la religion.

  • La vision manichéenne du monde inculquée à l'enfant, qui vit dans un univers symbolique fort, participe à le couper définitivement du monde extérieur. La secte, ses membres, ses représentations et ses idéaux sont bonnes, et inversement tout ce qui n’en fait pas partie est forcément déviant et mauvais.

  • Les croyances apocalyptiques qui confèrent à la secte un aspect protecteur et rassurant contre les calamités à venir. Bien évidemment, si l’univers s’effondre, seuls les adeptes survivront. La fin du deuxième millénaire a d’ailleurs été l’occasion pour les sectes de prôner en masse cet argument.

             La secte que nous avons imaginée pour Nuit Blanche observe bel et bien ces caractéristiques. Forte de valeurs familiales conservatrices et sacrées, le titre de gourou se transmet de père en fils. L’idéologie prônée s’oppose à la société moderne, matérialiste et capitaliste, qui par sa nature consumériste brouille le lien divin et mène au vice. C’est pourquoi les adeptes, guidés par les hommes de la famille de Théobald et Eve, vivent en autarcie complète, isolés de tout, dans une extrême austérité. On comprend aisément que ces deux enfants ont grandi avec des notions de violences et de danger différentes du monde extérieur, puisque le monde extérieur est montré comme un lieu chaotique où l’on risque de perdre son âme. A contrario, les violences envers les femmes de la secte, qui sont entièrement soumises aux hommes, sont banalisées car elles font partie des préceptes et de la vie religieuse.

 

 

La banalisation de l’acte violent

 

               L’éducation sectaire interdit l’apprentissage ou même la connaissance d’autres perspectives. Les enfants n’ont pas d’autre choix que de croire ce qu’on leur dit et de se soumettre. Et c’est bien pour cela qu’il s’agit bien moins d’éducation que d’endoctrinement pur et dur. Voilà pourquoi le processus de développement de l’esprit critique de l’enfant est altéré. Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein a écrit dans son recueil d’aphorismes posthume : « L’enfant apprend en croyant l’adulte. Le doute vient après la croyance. J’ai appris une masse de choses, je les ai admises par confiance en l’autorité d’êtres humains, puis au cours de mon expérience personnelle, nombre d’entre elles se sont trouvées confirmées ou infirmées ». (De la certitude, 160 et 161). L’éducation sectaire enferme et ne permet pas cette expérience personnelle. Pourtant, les doutes du jeune Théobald semblent s’épaissirent à mesure qu’il approche du moment fatidique du rituel. On peut imaginer qu’un jeune adolescent aurait pu être en contact d’une manière ou d’une autre avec le monde extérieur, et que son affection pour sa sœur l’empêche de vouloir lui faire du mal. Pourtant, la secte se montre plus forte que ses doutes et il effectue le rite de passage. Lorraine Derocher arrive à une remarque très pertinente pour Nuit Blanche qui explique cela : « Les enfants de fondateurs, tout particulièrement, peuvent même trouver une certaine valorisation en acquérant un statut spécial (parfois en ce qui a trait à la hiérarchie spirituelle) ou en obtenant une délégation d'autorité qui a, chez certains, un effet de rétention dans le groupe ». Le rituel réalisé par Théobald serait pour lui un moyen d'accéder à une position de pouvoir dans la secte, un objectif qui lui a été créé par son éducation, et peu importe ce qu'il doit faire pour y parvenir. Pour lui ce rituel perd son caractère choquant : il a subi un discours le préparant à ce genre de violence, il s’agit d’un passage obligatoire pour atteindre son objectif (ou plutôt celui de la secte). En outre malgré les doutes partir n’est pas une option, comme l'explique la chercheuse canadienne : « Il reste le fait que, quitter un milieu sectaire, pour un enfant ou un adulte, implique le rejet de ce monde social, de son univers symbolique et de l'identité liée au rôle social dans lequel l'individu a été formé ». Impossible de s’enfuir lorsque pour cela il faut renier jusque sa propre identité…

 

Vous avez trouvé cet article intéressant ? Vous souhaitez partager votre opinion ? N'hésitez pas à laisser un commentaire, où à réagir sur notre page facebook ou le compte twitter de l'association

Mais surtout, si notre projet vous intéresse, soutenez nous sur notre cagnotte Leetchi ! Rejoignez l'aventure !

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload